>>

Réminiscences fluorescentes

Cette nouvelle installation invite à une expérience intime, plutôt qu’à un grand rassemblement festif. Comme toujours, la scénographie prend appui sur un vocabulaire épuré qui renonce à toutes formes d’ornementation.
Pour Dallegret, l’impression ne doit être le fait de quelques distractions, mais le résultat d’un état de conscience que stimulent des éléments simples et significatifs.

Des colonnes à vérin et des tubes fluorescents définissent ici un espace référentiel où s’exprime, sous les modes narratif et symbolique, le caractère équivoque des états de liberté et de captivité. Dallegret sait que la prison, en tant que vestige historique, est associée au Pavillon Charles Baillargé du Musée du Québec. Mais il refuse la voie de commémoration, d’autant que ce qu’il entend montrer ne renvoie à aucune temporalité spécifique. Intimement liées par leur différence même, la liberté et la captivité font partie de toutes les existences, celles d’hier, celles d’aujourd’hui et, sans doute celles de demain.
Elles sont la preuve que le destin est inexorable, mais que le sens de la vie n’en est pas moins jamais fixé.

La salle 1 du Musée est donc transformée en un lieu de représentation où les choses ne sont pas ce qu’elles semblent être. Par exemple, ces colonnes à vérin qui forment une barrière qu’on peut aisément franchir, mais qu’on n’ose pas franchir. Suggèrent-elles la porte d’une prison? Il faut admettre que non. Selon Dallegret, elles signalent une tension entre la terre et le ciel, entre l’instant présent vécu ici, au sol, et un temps indéfini vécu ailleurs, quelque part au-dessus de nos têtes. Ce sont les tubes néon qui jouent ici le rôle de porte. Ils tirent leur énergie de cet ailleurs pour illuminer un mur bleu qui représente le «dehors-futur». Restent dans l’ombre deux murs gris et un mur rouge formant un «enclos», le «dedans-passé-présent».

Réminiscences fluorescentes est une autre façon de «signaler» le passage vers un temps reversible; de marquer un moment d’arrêt entre le passé et le futur d’une chose accomplie dont on se souvient en une fraction de seconde dans un temps qui appartient déja à l’avenir. Et c’est précisément ce que veulent signifier les neuf colonnes à vérin, les neuf tubes néon et les neuf panneaux disposés à l’entrée de la salle où sont exposés des projets réalisés ou en chantier. Le chiffre «9» indique la fin d’un siècle et anticipe le début d’un autre, mais il peut aussi indiquer un retour à zéro, la fin d’une utopie. Le futur n’est-il pas toujours la première victime d’un présent incapable d’empêcher le recommencement?

On s’arrête ici dans un lieu de solitude et de silence ou rien ne semble avoir de l’importance, mais où tout se transforme, même l’âme. Cet espace est immatériel. Ce n’est ni celui du dedans ni celui du dehors. Il est indistinctivement le dedans du dehors et le dehors du dedans. C’est l’espace des dérives silencieuses et des hallucinations qui se prolongent dans le rêve, s’éloignent et se rapprochent, tournent sur elles-mêmes dans une spirale infinie. Là se trouve la réminiscence. Un rappel au présent de la situation d’avant où domine l’espoir du futur. Là se trouve la fluorescence. Une onde de liberté qui se fixe dans la mémoire comme quelque chose d’intime mais d’innaccessible. Tout cela évoque un ailleurs qui échappe au déterminisme du temps.

Serges Gagnon
Professeur au département de design de l’UQAM