François Dallegret
Réminiscences fluorescentes

MUSÉE DU QUÉBEC


Cette brochure accompagne l’exposition
présentée du 21 janvier au 16 mai 1999


En 1995, à peine deux ans après la création de son secteur des arts décoratifs et du design, le Musée du Québec se portait acquéreur de la série Kiik, un ensemble d’oeuvres de François Dallegret. Nous profitions alors de l’occasion pour inviter l’artiste à soumettre un projet pour la salle 1 du Musée du Québec. Il nous semble que son travail, qui résiste à toute définition facile et à l’enfermement des catégories, “cadrait” avec les objets de «décloisonnement» de cet espace.

Chose rare, bien que maintes fois revendiqué par plusieurs, le travail de François Dallegret est véritablement multidisciplinaire. Artiste et humaniste au sens où on l’entendait à la Renaissance, Dallegret est à la fois architecte, dessinateur, visionnaire, designer graphique, designer industriel, sculpteur, «inventeur» … et, à proprement parler, rien de tout cela. En fait, c’est un historien du futur (et non pas de l’avenir ou de l’à venir) au sens où il édifie des plans et des machines qui concrétisent dans l’espace-temps présent un passage entre ce qu’il appelle lui-même le guichet du passé (où le ticket de nos actions est poinçonné) et l’écran du futur (où défilent nos rêves et nos espoirs). Entre ces deux pôles, tout l’art de Dallegret se tend et se distend.

Aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord, il y a des liens évidents ente des oeuvres aussi éloignées dans le temps et aussi différentes par leur échelle et leur conception que sont, par exemple, les objets de la série
Kiik et la présente installation de la salle 1. Le projet Kiik montre l’application du concept des poles opposés à des objets qui prennent forme, soit de façon purement plastique ou graphique, soit grace à leur potentiel ludique. Dallegret élabore d’abord. Les trois Kiiks de Chicago, une sculpure qui interagit avec l’environnement et la lumière, les reflète et les distord, tel un flux énergétique ondulatoire en continuelle transformation. À l’opposé, le poids de chaque élément et leur empilement affirment la stabilié de la force gravitionnelle. La version miniaturisée, Kiik 69, est un médicament de l’imagination qui soigne par le geste, il est prescit «pour arrêter de de fumer ou commencer à boire. Kiik retient la chaleur et l’odeur. Les chiens l’adorent. Kiik comporte son propre magnétisme et un potentiel électrique magique grace à ses deux poles + et – ». (trad.) Le concept se décline aussi par Lumikiik, une lampe de table instable demeurée à l’état de prototype, et les tissus Kiik Line, produits par Knoll de New York , où le dessin linéaire traduit le flux énergétique des Kiik. Le même graphisme est utilisé pour l’affiche et la trousse remises aux délégués du congrés de la International Design Conference tenue à Aspen Colorado, en 1968, s’appliquant parfaitement au thème Dialogues Amérique-Europe, avec l’idée de ponts jetés entre ces deux pôles mondiaux du design.

Avec
Réminiscences fluorescentes, Dallegret continue son exploration des pôles positif et négatif. Plutôt que de manipuler un Kiik 69 pour activer la «guillotine espace-temps» du moment présent, le visiteur est invité à vivre cette situation dans un environnement où colonnes à vérins et tubes fluorescents dressés entre plancher et plafond, entre terre et ciel, définissent un espace référentiel sur les états antinomiques de liberté et de captivité. Tout en étant un rappel de la prison en tant que vestige historique associé à l’un des bâtiments du Musée du Québec, l’installation de Dallegret agit surtout comme un lieu d’évocation ou domine la tonalité affective de la réminiscence lumineuse sous l’excitation de radiations, cette ombre du souvenir déclenche un sentiment d’ambivalence entre les contraintes du passé et les espoirs du futur, entre l’ombre et la lumière.


Paul Bourassa
Conservateur des arts décoratifs et du design


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FRANÇOIS DALLEGRET

L’architecte du «monde à l’envers»
Serges Gagnon
Professeur au département de design de l’UQAM



Prologue


Quand on me demande ce que fait François Dallegret, j'hausse les épaules et réponds d'un air étonné que je n'en sais rien. Pour moi qui le côtoie depuis plusieurs années, cette attitude, devrais-je dire cette esquive un peu lâche, me tire d'embarras. Ainsi, je n'ai pas à rendre compte de son état de santé ni à expliquer ses projets les plus récents comme seul un initié pourrait le faire. Je ne suis d'ailleurs ni médecin ni détenteur de quelques secrets. Je n'ai surtout aucune compétence pour agir comme critique. J'avoue même volontiers à qui veut bien m'écouter, et cela au risque de passer pour un idiot ou un inculte, que je n'entends rien à l'Art. Aussi, le fait de bien connaître François Dallegret ne change-t-il rien à cet état de choses. Je n'ai aucune autorité en ce domaine. C'est vrai qu'il m'arrive parfois, à sa demande, d'écrire quelques petits textes qui servent le plus souvent d'introduction à la présentation de ses oeuvres. Mais ceux-ci sont plus impressionnistes qu'analytiques. Ils n'expliquent pas, ils accompagnent. La vérité, c'est que je ne suis qu'un simple spectateur. Certes, un spectateur plus assidu et plus attentif que d'autres qui a la chance d'occuper un siège en bordure de la scène. Cette place privilégiée me permet de voir l'artiste de près et d'assister, le moment venu, à la gestation ou à la naissance de l'une de ses inventions. Un spectacle fascinant maintes fois répété, car Dallegret est un artiste prolifique, voire «effervescent». Une sorte d'«hyperactif» de la création dont la pensée voyage à une vitesse supersonique qui le mène tantôt en amont, tantôt en aval de l'instant présent. Il faut dire que sa grande préoccupation est celle du temps: «...L'évolution ne nous autorise guère l'arrêt sur l'image...».

Cet utopiste qui considère le présent comme une anticipation du futur n'a pas grand chose à voir avec la tradition. Il s'amuse à déjouer nos perceptions en créant des objets impromptus et inusités. Des objets sens dessus dessous qui forgent son monde à l'envers. Là où le vivant et l'inanimé se confrontent ou se confondent, là où le temps devient réversible.

C'est à partir de ce monde d'évocations et de préfigurations qu'il observe les réalisations de nos sociétés modernes. Il constate ainsi que le monde à l'endroit, celui dans lequel nous évoluons, est plus à l'envers encore que le sien. Il est surtout plus obsolescent, car le temps s'y vit au présent.
Pourquoi chercher à conquérir le futur, à le devancer, quand s'ouvre devant nous un univers virtuel où tout est possible. Le temps, ni l'espace n'ont d'importance dans cet univers. Il n'a aucune épaisseur. Et pourtant on peut y naviguer, parfois même s'y perdre. C'est sans doute le destin qui attend les «technophages» béats que nous sommes en train de devenir.

Plusieurs projets et réalisations présentés dans cette exposition jettent un regard ironique sur ce phénomène qui met en cause l'idée même de progrès. D'autres apportent une réponse à la question: comment établir un dialogue avec la ville, avec le paysage urbain, avec l'architecture passée et présente? Ces projets de «ville», ces projets pour la ville, proposent des scénographies imaginatives qui confondent la structure complexe du lieu pour n'en révéler que la trace vivante.

Réminiscences fluorescentes, est une manifestation de ce travail de mise en scène. Ici, comme ailleurs, Dallegret n'occupe pas l'espace, il le reconstruit comme s'il s'agissait d'un récit. Que la relation entre les faits soient vraies ou imaginaires, cela lui importe peu. Son rôle de «scénographe-narrateur» lui donne toute liberté. Il ne vient pas dans ce musée pour témoigner, mais pour suggérer. C'est pourquoi Réminiscences fluorescentes se distingue à la fois comme représentation symbolique du lieu et comme lieu spécifique de représentations. Une dualité qui permet d'évoquer ce qui a été autant que de raconter une nouvelle histoire.
J'aborderai plus avant dans le texte certains aspects de la question que soulève dans ce cas précis la relation de l'oeuvre à son lieu d'implantation et, par conséquent, celle de son autonomie. Pour le moment, je vous propose un survol de la carrière de François Dallegret. Le but de cet exercice n'est pas d'établir une chronologie des événements importants qui en ont marqué le parcours. Je laisse volontiers cette tâche aux historiens et aux critiques d'art. Il s'agit plutôt de présenter, le plus simplement possible, les idées et les thèmes qui transitent dans l'ensemble de son oeuvre pour tenter d'en mieux comprendre l'esprit. Et j'insiste sur le verbe tenter, car mon statut de spectateur, nul ne peut maintenant en douter, ne me permet ici que d'émettre quelques hypothèses. Quoi qu'il en soit, j'espère que vous apprécierez autant que moi cette oeuvre complexe et plurielle où l'artiste agit tour à tour comme dessinateur et graphiste, comme sculpteur et inventeur de «machines», comme «metteur en scène» et architecte. Autant de rôles différents qui correspondent aux projets de tous ordres qu'on lui commande ou qu'il propose lui-même à des commanditaires.


La «technologie apprivoisée»


François Dallegret vit à Montréal depuis plus de trente ans. Mais sa carrière débute à Paris où il expose pour la première fois ses «dessins mécaniques» à la Galerie Iris Clert en 1962. Ses audaces malicieuses, son sens de l'invention et l'impitoyable lucidité de sa prise de conscience du temps séduisent alors l'éditeur Jean-Jacques Pauvert. Ce dernier publie en 1964 l'Introconversomatic et le Cliclacrocotartomatic dans la revue Bizarre et dans l'Encyclopédie des farces et attrapes. Mais il ne faut pas se méprendre. Ces premières oeuvres, des oeuvres heureuses, nerveuses et décapantes tiennent moins de la caricature que du manifeste. Elles s'ingénient à transposer l'euphorie et les paradoxes de la «situation d'avant» dans un présent où se dessinent déjà de nouvelles utopies.


L’Introconversomatic, 1964.
Encre de Chine sur acétate. Coll. de l’artiste


L'Introconversomatic et le Cliclacrocotartomatic marquent le début d'une série de réalisations qui consacrent à l'ironie une valeur à la fois poétique et critique. Plus suggestive que radicale, cette disposition à la raillerie n'en fait pas moins palpiter la fibre polémique de Dallegret. Sa façon de montrer l'influence qu'exerce la technologie dans la vie quotidienne en est la preuve. Il exploite les objets techniques qui sont la manifestation concrète de cette influence sans retenue ni réserve. Il les triture, les pétrie et les pulverize afin d'en obtenir une pâte maléable. Et lorsque les moules sont prêts, la métamorphose peut s'accomplir. Ainsi, de nouveaux objets apparaissent, plus explicites mais aussi plus complexes que leurs modèles de reférence. Ils possèdent des attributs distincts qui leur confèrent une dimension à la fois mnémonique et prophétique. Dallegret appelle cette opération de transformation où se rejoignent en un même lieu les pôles de l'axe du temps son recyclage conceptuel. Cela consiste à convoquer le passé, celui d'hier, pour révéler au présent des aspects du futur, et d'emprunter le chemin inverse pour se retrouver ailleurs.

 

Transmission spatio temporelle instantanée
gauche / axe de symétrie / droite



Casque d'écoute à palpeurs encéphaliques et écouteurs suggestionnels.



Écran de réintégration de matière.



Micro à courbe de réponse infinie.



Bras télescopiques et guide d'onde.


Corps émetteur récepteur transducteur d'idéogramme à émission vidéo-spatiale (ondes psychique associée par modulation de phase à une ondes électronique) mémoire à cavités résonnantes intermoléculaires.

 

 

Clavier à pression relative (enfoncement différentiel) autoasservie au psychisme de l'utilisateur.

 

  Vue frontale du NNMA Dallegret

L’Introconversomatic (vue frontale), 1964. Encre de Chine sur acétate.
Coll. de l’artiste.

 


The Environment-Bubble
1965
Encre de Chine sur acétate
et montage photographique.
Coll. de l’artiste.


Il n'est pas inutile de souligner que les oeuvres qui correspondent à ce travail critique sur la technologie démontrent non seulement la pertinence des impertinences de Dallegret, mais aussi sa grande virtuosité technique. Il s'agit dans presque tous les cas de dessins à l'encre de chine traçés au «Graphos» sur calque ou acétate. Réalisés au cours des années 60, ces dessins dont la ligne renonce délibérément à exprimer la profondeur présentent des constructions extravagantes. Aussi inutiles qu'exagérément complexes, celles-ci réifient au superlatif les symbôles du lyrisme technologique dont se réclame alors le hight-teck naissant. Fasciné par ce qu'il apporte d'inédit mais réfractaire à l'idéologie qui en prêche aveuglément les vertus émancipatrices, Dallegret trouve dans ce nouveau phénomène une source d'inspiration à la fois irrésistible et intarrissable. On assiste alors à la naissance d'un monde de fiction où la pensée technologique s'insinue dans des faits techniques qui confèrent aux objets les plus inusités une valeur d'usage. Une façon d'apprivoiser cette pensée, de la «démachiner» en la machinant autrement qu'exhibent des oeuvres comme Cuisinomatic, Relationpublicomatic et Littératuromatic.

Outre ces derniers dessins de la famille des «omatic» auxquels il faut ajouter Artist in Cosmic-Opera Suit et “Electrocupuncture Armor”, d'autres réalisations datant de la même époque participent à l'édification de ce monde. C'est le cas notamment de Anatomy of a Dwelling, Super-Coupé de Long-Week-End, Trailmaster GTO Transcontinental, Transportable standard-of-living package, The Environment-Bubble, Power-Membrane house. Réalisée en 1965 à la demande des éditeurs de la revue Art in America, cette nouvelle série de dessins illustre l'article de Reyner Banham «A Home Is Not a House». Ici, toutefois, les objets ne se présentent plus comme des unités discrètes mais comme des composants d'une structure spatiale complexe.

Sa rencontre avec Banham, alors critique au Royal Institute of British Architects, marque un moment important dans la vie et la carrière de Dallegret. C'est le début d'une amitié mais aussi d'une complicité. Ils partagent tous les deux les mêmes curiosités et font preuve du même flair. Tous les deux s'amusent à débusquer dans l'évolution des Jaguar, dans les containers ou dans la climatisation des bâtiments les traces d'une résistance, pour Dallegret celles de la vie, pour Banham celles de l'architectura.

La mort de Reyner Banham survenue en 1988 ne met pas un terme à cette quête. Dallegret la poursuit peut-être aujourd'hui sous d'autres formes en empruntant de nouvelles directions, mais n'en reste pas moins fidèle à ses visées.

Depuis 1964, les illustrations de «A Home Is Not a House» ont été publiées dans plusieurs ouvrages d'architecture et de design. Ceci démontre que le message dont elles sont porteuses survit à la durée fugitive de l'actualité.
À une époque où d'aucuns soupçonnent que l'architecture puisse disparaître dans les abîmes d'un monde virtuel en pleine expansion, l'image The Environment-Bubble apparaît plus pertinente encore. On peut en effet se demander si l'homme moderne s'enveloppe d'une bulle étanche aux fonctions «autorégulatrices» pour parer à cette éventualité ou pour dissimuler les preuves de son inertie et de sa surdité! Une chose est sûre. Le progrès technologique est en voie de créer des solitudes confortables où l'aventure ne sera plus qu'une simulation et où les êtres humains, bercés par le murmure de leurs machines, renonceront définitivement à accorder au temps l'écoute qu'il mérite.

*

Je mentionnais plus haut que les «dessins mécaniques» de Dallegret ont cette particularité de ne jamais exprimer la troisième dimension. Ce n'est pas par inhabileté ou encore par ignorance des règles de construction de la perspective si Dallegret emploie la projection orthographique frontale comme mode de représentation. C'est que ses dessins au trait, et nous verrons qu'il en est de même pour plusieurs de ses constructions, sont conçus et élaborés comme de véritables épures. Ce sont des plans, tels des plans d'architecte ou d'ingénieur, qui donnent l'élévation d'un édifice ou d'une machine. Dallegret utilise cette méthode conventionnelle pour accentuer à travers la ligne le caractère équivoque de ses «dessins mécaniques». L'absence de profondeur, la complexité du graphisme mais aussi l'illusion d'un spatialité comprimée entre deux foyers déroutent l'observateur qui est ainsi invité à imaginer ce qui pourrait se passer derrière l'image. Je devrais plutôt dire derrière la «porte», puisque chez Dallegret chaque réalisation doit être une porte ouverte sur un temps réversible. Une porte érigée dans l'entre-deux du passé et du futur qui donne accès à un espace infini: «... là s'accomplit dans la réhabilitation de leur mémoire la destinée des évènements présents.»

D'une certaine manière, les «dessins mécaniques» de Dallegret me font penser au «miroir» de Jean Cocteau. On se souvient que dans son film Le testament d'Orphée l'écrivain-cinéaste aborde le thème de l'amour impossible. Sauf que cet amour est permis au-delà du temps et de l'espace. Cet autre lieu, Cocteau le rend accessible par l'intermédiaire d'un miroir que peuvent franchir les musiciens et les poêtes ... « ceux-là qui parviennent même à émouvoir les êtres inanimés». Contrairement aux autres miroirs, celui-ci est réversible. Il s'agit en fait d'une «porte» qui autorise un va et vient entre le rêve et la réalité, entre le présent, le futur et un ailleurs. Une porte sans épaisseur, sans chambranle, qui offre aux esprits imaginatifs une entrée vers "un monde à l'envers".

*

Je vous disais en préambule que Dallegret est un artiste prolifique. Dans les années '60 et '70 la somme et la diversité de ses réalisations le prouvent. Certaines, comme celles que nous venons d'évoquer, renvoient principalement à son activité de «dessinateur». D'autres explorent des domaines aussi variés que le graphisme publicitaire, la scénographie d'espaces publics et le «design» de produits.

Comme graphiste, il réalise les affiches et accessoires de la série Kiik qu'il présente pour la première fois en 1968 à la Conférence d'Aspen: Dialogue Amérique-Europe. L'année suivante, il élabore les motifs des tissus Kiik Lines pour la compagnie Knoll International. Plusieurs ignorent qu'il est aussi l'auteur de l'identification visuelle et des affiches promotionnelles de la cigarette La Québécoise. Il exécute ce mandat au début des années '70 pour le compte de La société des tabacs Laurentiens, une filliale de la compagnie française Seita alors dépositaire des marques Gitane et Gauloise. Au milieu des années '80, il conçoit le logotype du Centre canadien d'architecture.

Comme scénographe, il crée ou aménage des restaurants comme Le Drug (Montréal 1965), le Eat & Drink du World Trade Center (New York 1970) et le West Village du Crown Center (Kansas City 1972). Il est aussi le concepteur des Fleurs à vent, éoliennes multicolores qui animent l'entrée de la Ronde sur le site de l'Exposition Universelle de Montréal en 1967.

Comme designer, je devrais plutôt dire comme inventeur d'objets, sa vision très personnelle le distingue de ceux qui pratiquent ce métier comme une sorte d'ascèse. Il ne partage pas cette idée héritée des modernes qui attribue à la relation forme/fonction une valeur morale et une qualité esthétique intrinsèque. Plus organiques qu'«ergonomiques» ses réalisations empruntent à la sculpture l'art de la suggestion, l'estime et le plaisir du corps. Elles ont un caractère ludique et amusant comme le montrent son premier Kiik 69, objet métallique anti-stress, sa Kiik Lamp, Lumi Kiik et Atom. On peut ajouter à cette liste La Chaise ressort (Spring yoga chair) et son Art Breaker, un objet articulé et manipulable, versatile et réversible, qui se prête au jeu des métamorphoses. Kiik et Art Breaker sont exposés pour la première fois au Musée d'art moderne de New York en 1970.

Le trophée remis chaque année aux lauréats du Festival des films du monde de Montréal, quoique plus récent, appartient à la même «famille» d'objet/sculpture. Réalisé au début des années 80, ce trophée est aujourd'hui l'un des prix que décerne la Lincoln Film Society de New York aux acteurs et actrices dont la carrière a marqué le cinéma américain.

Sans négliger leur importance, je dois souligner que toutes ces réalisations sont le résultat d'excursions épisodiques. Dallegret ne leur abandonne pas le gros de son activité. La «technologie apprivoisée» reste au coeur de ses préoccupations, c'en est toujours le thème fédérateur.


Les «machinations»

Nous le savons maintenant, les in(ter)ventions de Dallegret, dessins et constructions, découlent d'un travail vaste et hétéroclite qui met à contribution tant l'objet, l'architecture que l'image. Ce travail où se mêlent les styles et les genres n'en poursuit pas moins un objectif précis: établir un dialogue entre

 

 

 

 

Kiik 69
1969
Acier inoxydable et
flacon en verre
Musée du Québec, 95.477;
photo: Patrick Altman

l'art et la technologie. Deux façons de penser le monde et d'agir sur lui que Dallegret met sous tension pour en changer la nature. C'est à travers le jeu des renvois impartis à l'endroit et à l'envers des choses que cette transmutation est possible. Et lorsqu'elle réussit, ce qui émerge du creuset de l'alchimiste n'est pas véritablement un objet, pas d'avantage un édifice, ni encore moins une image, mais plutôt une élaboration conceptuelle qui en synthétise et articule les effets.

Dallegret incarne le produit de ce travail dans une multitude de corps différents qu'il appelle ses «machinations»: Machine à fumer, Machine à pirouettes, Machine à étincelles portative, Ballomatic dogs (chiens dingues), Viseur à mémoire et Atomiseur de souvenirs. Ces essais en «Art et technologie» proposent de dématérialiser la machine et d'instaurer le rêve. Une mission libératrice dont se chargent également des oeuvres comme Tubula, une automobile immobile pour voyages en simulation, Néoplexalu, une sculpture lumineuse où le transfert des charges électriques expose le principe dynamique des vases


Affiche pour le congrés
de la International Design
Conference, Aspen

1968
Lithographie
Musée du Québec, 95.480

 

communiquants, Laser mou (hot line), un fil incandescent d'une longueur de 10 mètres qui s'agite et ondoie sous l'effet de la chaleur, et, bien sûr, ATOMIX, un artéfact fascinant destiné à créer d'innombrables images aléatoires.

Exposés et vendus aux États-Unis, au Canada et en Europe dans les principaux musées d'art contemporain, tous ces objets dévoilent des aspects différents de la personnalité multiple de leur créateur. Tantôt railleur, tantôt inquiet, tantôt excité, Dallegret y exprime une sensibilité à l'évolution de notre culture matérielle que lui dictent pourtant moins ses états d'âmes que sa curiosité intriguée et son esprit divinateur. C'est ainsi qu'il faut voir et comprendre ATOMIX, un oeuvre réalisée en 1966 que Dallegret fait renaître trente ans plus tard, soit en 1996, sous la forme d'ATOM'X, une nouvelle édition numérotée.

Voici un bref élément de présentation de cette dernière version: « ATOM'X est un modèle dynamique de l'arrangement atomique. Entre deux plaques d'acrylique, une cavité carrée de faible profondeur abrite un lit de plus de 6000 billes d'acier inoxydable de 1 millimètre de diamètre qui simulent autant d'”atomes”. La taille des atomes dépend légèrement de leur nature et est, en général, voisine de 0,2 nanomètre. ATOM'X donne donc une représentation agrandie d'environ “5 millions”, des atomes réels... suivant les déplacements des “languettes” en lexan, ces billes ou “atomes” se réorganisent, se déplacent et adoptent des dispositions qui illustrent bien plusieurs caractéristiques d'une structure, compacte et planaire d'atomes... Cet objet complexe est le produit d'une collaboration impliquant l'artiste, dix-huit manufacturiers canadiens différents et un fournisseur suisse. Il fait partie de la Design collection du Museum of Modern Art de New York.»

On peut dire que François Dallegret se démarque par son esprit d'à -propos et son sens de la convenance. Lorsqu'il présente ATOM'X, la science et la technologie se livrent un duel médiatique dont l'enjeu pourrait bien être, c'est du moins ce qu'elles laissent entendre toutes les deux, l'instauration d'un nouveau paradigme.

ATOMIX
1966
Acrylique et acier
inoxydable
Coll. de l’artiste
photo: André Doyon


J'expose brièvement les faits. Le 4 janvier 1995, le laboratoire européen pour la physique des particules, le CERN, de Genève, présente... l'antimatière. Plus justement, il annonce la création des neufs premiers atomes d'«antihydrogène», soit d'antimatière. La nouvelle perd un peu de son éclat au moment où les responsables du CERN révèlent que ces «anti-atomes» n'ont subsisté que pendant quarante milliardième de seconde, en se déplacant à une vitesse voisine de celle de la lumière. N'empêche que cette percée dans le domaine de la physique des particules a alors d'énormes répercussions dans la communauté scientifique. D'autant que le communiqué émis par le CERN laisse entendre que le comportement de l'antihydrogène pourrait différer de celui de l'hydrogène ordinaire. Un fait troubant qui invalide l'idée largement partagée par les scientifiques selon laquelle la matière et son contraire doivent être absolument symétriques.


ATOM’X
1996
Acrylique et acier
inoxydable
Coll.de l’artiste;
photo: Gabor Szilasi


Quelques semaines après l'annonce de cette importante découverte, Nicholas Negroponte, l'architecte du «monde digital», publie un article dans le journal Le Monde où il invite l'«univers» à faire l'économie des atomes au profit des bits. Si l'atome est l'unité de base de la matière, et l'«anti-atome», celle de l'antimatière, le bit , quant à lui, est l'unité de référence du non-matériel. En effet, on ne trouve pas de bit dans la nature, ni à l'état liquide ni à l'état solide. Le bit est un produit de l'esprit. Un «être» mathématique qui s'insinue comme un parasite dans des objets techniques de plus en plus sohistiqués, pourtant déjà périmés dès leur naissance. Ces objets obsolètes n'en sont pas moins porteurs de grands bouleversements économiques et culturels. Ils sont aussi un important facteur de transformation de notre conception du réel. Mais cela est une autre histoire.

Voilà donc que Dallegret s'immisce au milieu de ce jeu des rapports tendus entre la science et la technologie. Qu'il s'y présente comme un élément perturbateur, comme un «anachronisme souhaitable». Que l'antimatière alimente le délire de quelques journalistes scientifiques ou que le bit règne en maître sur le royaume des «technophiles» besogneux, ATOM'X nous conforte dans notre intégrité atomique. Il nous invite à déplacer nos atomes vers les atomes de l'autre, tendrement, par empilement, dans des configurations et structures d'interfaces complexes, subtiles, extraordinaires et changeantes. Du coup, nous voilà rassurés. La matière résiste, subsiste. Ici comme ailleurs, dans le présent du futur ou le futur du présent, les électrons négatifs continuent à tourner en orbite autour de protons positifs. Nous ne sommes pas encore, nous ne serons jamais, des êtres digitaux.

Comme plusieurs inventions de François Dallegret, ATOM'X est un objet ambivalent. Nous savons que les atomes constituent la matière. Pourtant, les billes qui en sont ici la représentation logent dans une enveloppe transparente. Elles semblent ainsi suspendues par quelques fils invisibles qui les soustraient aux effets de la gravité. Il est admis que la force gravitationnelle a peu d'effet sur le phénomène de recristallisation et de croissance des grains dont ATOM'X est un remarquable modèle de simulation. Cela n'empêche que l'effet combiné de la transparence des matériaux de support et du mouvement aérien des billes-atomes tend à «dématérialiser» l'objet, à lui retirer toute sa consistance matérielle.

Cette ambivalence en appelle une autre. Pour produire les empilements compacts qui illustrent la structure et le changement d'états d'un monocristal, autrement dit pour exprimer une matière élémentaire, ATOM'X doit être tenu verticalement. Or dans cette position l'objet se présente, non plus comme un corps solide (parallélépipède), mais comme une figure plane (parallélogramme). Un écran plat, diaphane, qui disparaît dès qu'on le fait pivoter sur l'axe de son plan vertical. C'est la lumière qui déjoue ainsi notre perception. Vu de face, ATOM'X n'a de matière que celle que lui prêtent ses billes-atomes. Vue de côté ou de dessus, il n'est plus qu'une trace lumineuse qui scintille dans l'espace.


Vue"québécoise"
Réminiscences fluorescentes


Réminiscences fluorescentes
photo: Patrick Altman


Vue"canadienne"
Réminiscences fluorescentes

Matière «immatérielle», ATOM'X serait-il, lui-aussi, une «porte» s'ouvrant sur un «temps réversible»? C'est possible, sinon probable. Il ne faut pas oublier que la première version de cette objet, ATOMIX, apparaît au milieu des années 60. À cette époque américains et soviétiques lancent en orbite autours de la terre leurs premiers astronefs habités. Le rêve du petit homme de voyager dans l'«infiniment grand» se concrétise enfin. Au même moment, Dallegret lui propose avec son ATOMIX une autre destination: l'«infiniment petit». Doit-on y voir une simple provocation? Dallegret soutient que non, car ces deux univers offrent selon lui plusieurs similitudes: « On peut observer l'infiniment grand et l'infiniment petit à partir d'une même lunette, il suffit de choisir l'une ou l'autre de ses extrémités. On constate alors que ces deux mondes se ressemblent. Dans tous les cas, il s'agit d'infini. Et l'infini, dans le grand comme dans le petit, n'a pas d'échelle».

Trente ans séparent ATOMIX d'ATOM'X, et pourtant ces deux objets répondent d'une même intention: accélérer notre prise de conscience du temps.
Avant de clore cette discussion, j'aimerais parler brièvement d'une réalisation plus récente. Vois la vie en rose, Snoopy, est l'une des dernières «machinations» de Dallegret. Cette oeuvre sobre, élégante et raffinée, il la réalise en 1991 dans le cadre du concours Une architecture pour Snoopy organisé par le Musée des Beaux-arts de Montréal. Quinze architectes de réputation internationale sont alors invités à présenter sous forme de dessins et de maquettes une nouvelle niche pour Snoopy. Celle-ci doit rende hommage non seulement à son créateur, Charles M. Schulz, mais aussi à l'architecture nouvelle des musées dans le monde.

La «niche» que propose Dallegret transcende ce thème et étonne par son caractère singulier. Elle n'a pas comme les autres niches la forme, même schématique, d'une petite maison, ni même la vocation d'abri. Il s'agit d'une poutre d'acier (IPN) percée à sa base d'une porte étroite qui rappelle par son profil allongé l'ouverture traditionnelle d'une niche. Découpée à l'aide d'un procédé appelé «électro-érosion», cette porte s'ouvre sur un long couloir qui traverse de part en part l'«âme» de la poutre.

Où se trouve la machination? Dans la porte, bien sûr! Celle-ci n'est visible que de face. Plus encore, elle n'est visible que si on la regarde de près dans une position parfaitement verticale par rapport à l'objet. Mais du même coup, cette porte n'a plus aucune dimension, encore moins d'échelle. Elle est aussi illimitée dans sa largeur que dans sa hauteur. Pour ajouter à sa machination, Dallegret invite le spectateur à déterminer la profondeur de la niche en l'obligeant à fixer cette porte. Ce qui est impossible, puisqu'en élévation le couloir qui traverse l'«âme» de la poutre disparaît et la niche devient ainsi un objet sans épaisseur, un objet de bande dessinée.

Vois la vie en rose, Snoopy, tout comme ATOMIX, symbolise le temps. Un temps indéfini qui s'inscrit dans les coordonnées d'un espace infini où les héros de toutes sortes, les chiens y compris, apparaissent de façon impromptue à la sortie d'une porte d'entrée. Et cela n'est pas une vue de l'esprit, mais une vue de l'«âme».


L'objet de ville

Dans les années '80 Dallegret procède à une sorte de déblayage par rapport à son activité antérieure. Après avoir inventé des «machines» fabuleuses et énigmatiques qui modifient notre perception du monde des objets, voilà qu'il intègre maintenant ses idées nouvelles à des projets d'intervention stratégique en milieu urbain. Il s'agit de «mettre en scène» des lieux publics en y insérant des constructions, structures et sculptures, qui en révèlent l'esprit mais en changent aussi l'usage. Ces constructions font appel tout autant à une forme de provocation qu'à une exploration du langage architectural basique. Ce sont des signaux à l'échelle du bâti qui s'insèrent comme plans d'«interface» entre le privé et le public, entre ce qui est, ce qui a été et ce qui sera.

Vois la vie en rose, Snoopy
1991
Acier
Coll. de l’artiste
photo: Gabor Szilasi



Un changement d'échelle et un nouveau mode d'expression ne signifient pas nécessairement un changement de préoccupation et d'attitude. En cela le Dallegret des années '80 n'est pas très différent de celui des années '60 et '70. Ses «objets de ville» continuent à exprimer son parti pris résolument utopiste et perturbateur. C'est ainsi qu'il faut voir des installations comme Interface, Chambre sans vue, Number One York Quay et Douze châteaux en Espagne. Ces réalisations et projets conceptuels se situent dans le prolongement d'une tradition visionnaire.

Interface est un signal urbain dont la structure se dresse au-dessus de l'escalier extérieur menant à l'entrée principale de l'ancienne école d'architecture, rue Saint-Urbain. La Maison du Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal occupe aujourd'hui ce bâtiment. Dallegret nous décrit cette installation: « Les matériaux utilisés pour ce portail ambigu et lumineux sont fort simples ... des poutres d'acier en «H» sorties des chantiers du centre-ville forment les jambages ... des panneaux ondulés en fibre de verre simulent le plissé d'un rideau de scène à la tête de la structure. Cet écran translucide capte la lumière naturelle, le jour, et diffuse une lumière artificielle, le soir, grâce à un dispositif d'éclairage composé de tubes fluorescents».

Interface est un «objet de ville» dessiné à l'échelle du bâtiment qu'il accompagne. Un objet néanmoins inusité qui ponctue d'un effet contrastant la composition d'inspiration néo-classique de la façade. Il s'inscrit ainsi comme une deuxième modénature, en tension avec la première. Par ses dimensions et sa fonction, cette structure contemporaine assure une espèce de va-et-vient entre le passé et l'avenir.

Le vocabulaire architectural qu'utilise ici Dallegret n'affiche aucune prétention esthétique. La forme de sa structure renvoie à celle, typique et rudimentaire, des panneaux signalétiques standards de nos institutions. Tandis que les matériaux industriels reconvertis, tels l'acier et la fibre de verre, rappellent l'ossature et l'ondulation translucide des marquises «domestiquées» de nos balcons de quartier. Le style hardi et l'envergure de l'installation font qu'à cette image familière se superpose celle, plus insolite, de la «Grande Arche». Le premier portail d'un hall extérieur où le visiteur dérive dans un «non-lieu» qui est à la fois le dehors du dedans et le dedans du dehors. Une situation réversible qui s'inscrit dans les coordonnées de l'espace-temps du «monde à l'envers».

Interface pose la question de l'intervention de l'artiste dans le paysage urbain. S'agit-il d'une sculpture, d'une structure, d'un objet isolé ou, au contraire, d'un dispositif spatial conçu comme un micro-environnement? Je ne peux répondre à cette question à la place de Dallegret. Mais il me plaît de croire qu' Interface est avant tout un signe du temps présent qui s'adresse à notre mémoire.

Qui sait, peut-être que cette statuaire fonctionnelle, ce capteur éclairant des signes de l'atmosphère, représente le linceul des stigmates brillants et miraculeux d'un saint, Urbain, dont le nom seul suffit à évoquer l'esprit du lieu?

Dallegret ne peut exprimer ses idées sur la ville et la transformation des lieux publics qu'en participant à des concours. Ce sont là des occasions qui lui permettent de montrer que sa pensée utopique est toujours bien vivante. La ville de Toronto lui offre l'une de ces occasions en l'invitant à participer aux activités du Sculpture Garden en 1987. Contrairement à d'autres artistes, Dallegret ne propose ici ni sculpture ornementale, ni monument rappelant les grandes réalisations horticoles des jardiniers coloniaux. Son projet présente un dispositif architectural dont le rôle est de créer un espace interstitiel entre le jardin et la ville. Cette construction légère, Chambre sans vue, est constituée d'une clôture en panneaux de fibre de verre ondulée où s'intègrent des tubes fluorescents. Ces panneaux forment une bande continue montée sur une structure angulaire d'aluminium. Tout comme Interface, Chambre sans vue anime le lieu d'une lumière changeante. Jour et nuit, avec ou sans soleil, avec ou sans lune, les effets de transparence et d'opacité ponctuelle que contrôle l'éclairage des tubes fluorescents déjouent l'obscurité. Ils en déplacent l'ombre stagnante vers les limites du jardin.

Dallegret décrit Chambre sans vue comme un «isoloir urbain»: « Alors même que le volume s'ouvre au sol, de façon à permettre au visiteur d'y accéder librement, en hauteur, l'espace du quadrilatère est entièrement fermé sur lui-même par le matériau semi-transparent. Cet isoloir reconstruit le lieu en le déplaçant hors du lieu. Il crée ainsi un nozone, un jardin dans le jardin, mais qui n'est pas vraiment un jardin. Plutôt un microcosme où le marcheur, coupé pour un moment des liens qui le rattachent à la ville, n'a de contact qu'avec le ciel ... ascension vertigineuse et déroutante vers l'inaccessible azur, ou encore vers quelque trou noir».

Répondant à une autre invitation de la ville de Toronto, Dallegret participe en cette même année 1987 au concours Art Competition for Harbor Front. Il y présente son projet Number One York Quay. Ce projet se veut lui aussi régénérateur d'un espace public sous utilisé que des technocrates, ne sachant qu'en faire, propose d'aménager en galerie extérieure. Ici rien n'est convivial. Il n'y a que le béton, l'acier et le verre qui réverbèrent et amplifient les bruits de la rue. Le nozone n'est pas à faire, il existe déjà.

Pour donner une structure unificatrice à un espace piéton qui n'en a pas, Dallegret propose une déambulation en enfilade menant vers le Lac Ontario le long du Queens Quay West Boulevard. Le parcours de cette nouvelle voie «royale» comporte plusieurs constituantes: Le Ciel lumineux, Le Chemin vers le Lac , Le Dragon et Le Panier à vent.. Autant d'éléments narratifs d'une fiction qui interroge le lieu en lui supposant une réalité différente où l'ordinaire citadin est bouleversé par quelques «corps» étranges, précurseurs d'un destin exaltant.

Dallegret fait cette brève description de son installation: «Le Ciel lumineux est une tranche d'azur de 25 mètres de long qui est suspendue à quelques mètres du sol, au pied d'un gratte-ciel. Il tente de contenir l'ombre portée de cet édifice qui s'étend jusqu'au milieu du boulevard, maintenant ainsi le site dans une perpétuelle obscurité... Le Chemin vers le Lac est une série de pavés en bronze portant chacun l'inscription "LAC ONTARIO LAKE". Ce nouveau trottoir qui s'insère dans l'ancien signale au promeneur la présence du lac. Il lui indique sa direction et l'invite à en découvrir les berges. Construit de grilles ajourées, Le Panier à vent forme un cylindre de 10 mètres de hauteur qui se dépose au-dessus d'un “trou d'homme”. Je raconte que cette cage renferme une force invisible qui permet d'établir une relation entre le cosmos et les entrailles de la terre».

On sait que les opportunités pour un artiste de participer à la destinée du paysage de la ville sont très rares. Avec Number One York Quay, Dallegret fait la preuve que cette participation est importante. Qu'elle n'est surtout pas superflue, comme ont souvent tendance à le croire les responsables des programmes d'aménagement urbain. Sa scénographie imaginative ne vise pas à transformer accessoirement un espace public en un lieu ludique, mais a révéler les problèmes qui lui sont propres en produisant un effet de contraste. En ce sens, les objets familiers aux dimensions inusités que regroupe l'ensemble Number One York Quay jouent un double rôle. Ils excitent l'imagination du promeneur et le distraient, autant qu'ils dressent le décor d'une tragédie. Comme le souhaitait Dallegret, le gigantisme de son installation exprime bien tout le désarroi des citadins envers ces grands projets immobiliers qui occupent les berges du lac. Murs opaques, écrans impérieux et obstinés, les édifices du Harbor Front recèlent l'horizon pour le soustraire à tous ces petits êtres agités qui déambulent à la surface du sol. Le vivant est ainsi prisonnier de l'ombre que jettent sur lui ces créatures inanimées dont la masse sculptée dans le béton et le verre est d'une accablante pureté de contour.

Monument utopique ou critique ironique, Number One York Quay démontre par son «ambivalence» même la nécessité d'intervenir de façon spécifique dans un lieu spécifique. Qu'on considère maintenant l'installation comme un espace festif exprimant la dynamique des quais ou comme un signal de détresse, cela relève de l'interprétation que nous en faisons. Et cela a peu d'importance. Ce qui compte, c'est que Number One York Quay réussit dans tous les cas à rappeler que le lac qu'on cherche ici à dissimuler est cette force tranquille qui a permis à la ville d'exister. Il est source de vie et origine de l'oeuvre, pourtant toujours en devenir. Ses berges deviennent de plus en plus profondes. Elles accueillent de nouveaux arrivants, d'autres géants.

Dallegret présente son projet Le Dragon de l'île au serpent en 1992 lors du National Public Art Idea for Inner Harbour. La ville de Toronto est le commanditaire de ce concours qui a pour objectif la création d'un programme de revitalisation et de mise en valeur des berges du lac Ontario et des espaces libres de sa zone portuaire. Projet utopiste, Le Dragon de l'île au serpent est le prolongement de Number One York Quay. Il en complète la trajectoire «terrestre» par un axe ondulant au-dessus de l'eau. L'installation comporte deux éléments: sur terre, des mâts lumineux forment une palissade le long du Queen's Quay West Boulevard, sur l'eau, une superstructure tridimensionnelle en acier, le serpent, déploie sa courbe sinueuse, ponctuellement immergée, sur une longueur d'environ 500 mètres. Inspiré du «Loch Ness» d'Écosse, le Dragon tend un fil entre le Number One York Quay et les îles de la baie de Toronto. « il invite les rives opposées à un dialogue où se mêlent le jeu et la critique. Le reptile amphibien vient cracher son eau, bruyante et illuminée, dans le Old Ferry Bassin comme s'il voulait ainsi provoquer la ville. Il projette les entrailles du lac sur les bâtiments géants qui en asphyxient les berges».

Le Dragon de l'île au serpent est, si j'ose dire, le gardien de la baie. Il reste tendu au-dessus des flots pour rappeler aux hommes la limite que leurs édifices, humanités conquérantes, ne doivent pas franchir. Berges du lac ou pommes d'or du jardin des Hespérides, il faudra tuer le dragon pour lui ravir son trésor.

«Le moment présent fait signe à l'avenir, nous dit Dallegret. Il ne faut pas ignorer ou feindre d'ignorer les conséquences de nos gestes actuels.» Cette prise de conscience du temps qu'il exprime dans Interface, Chambre sans vue et Number One York Quay est aussi le thème fédérateur du plus ambitieux de ses projets: Douze Châteaux en Espagne. Un projet synthèse où il expose sa conception du progrès en mettant en exergue les preuves de l'obsolescence de ses acquis.

À l'occasion de l'Exposition universelle de Séville, en 1992, Dallegret se joint à une équipe multidisciplinaire pour élaborer la scénographie de douze châteaux. Ces constructions doivent s'insérer dans les douze portiques du pavillon Présent-Futur de l'architecte Oriol Bohigas et en occuper les deux niveaux. Le projet prévoit trois secteurs d'exposition: Le passé du présent, Secteur A, Le présent du futur, Secteur B, Le futur du présent, Secteur C.

Le Secteur A est constitué de douze vitrines "musée". Témoins d'aujourd'hui, ces vitrines sont disposées en face des châteaux. Elles font étalage des accessoires du théâtre quotidien de la vie moderne: gadgets «hi-tech», commodités et services «hautes performances» (supertoilettes, ordures écologiques, écrans du monde, jeux électroniques, télécommunication, cours de la bourse, machines/robot banco-culinaires .... Le Secteur B regroupe dans la partie basse des châteaux les salles des mystères. Là sont réunies les preuves du théâtre scientifique: la technologie planétaire, les phénomènes naturels, les secrets de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, la réalité derrière l'actualité, les problématiques du futur. Le Secteur C montre dans la partie haute des châteaux les laboratoires du pouvoir et des progrès. Y sont étalés les signes et les promesses du théâtre de demain: la technologie sociale, les progrès ordonnés, l'imaginaire à court terme et l'organisation du futur.

Au pied des châteaux, note le programme, le vaste déambulatoire proposé sur toute la longueur du pavillon est une Grande Allée pour un public en promenade, libre de choisir son parcours de visite ou d'écouter le conte, la harangue des comédiens.

Faute de moyens, cette véritable entreprise encyclopédique aux dimensions universelles ne quittera jamais la table à dessin. Et c'est bien dommage, car les châteaux imaginés par Dallegret proposaient une mise en scène fabuleuse où devaient se succéder dans la vaste spirale de la biosphère, l'espace-cosmos, les pôles-océans, la forêt, l'usine, le transport, la ville-maison, la communication, la santé et la bionique. Une prise de conscience du temps qui devait mettre en relief les problèmes politiques et écologiques que suscite l'appétit sans bornes des consommateurs de l'instant présent. Les préoccupations éthiques et esthétiques de François Dallegret auraient pu ainsi se manifester dans un projet dont l'ampleur, l'ambition et les possibilités dépassaient de beaucoup ce qu'il avait déjà réalisé.


François Dallegret avec la collaboration de Patrick O’Byrne
et les architectes Viguier & Jodry
Douze Châteaux en Espagne. Coll de l’artiste


On peut toutefois se consoler, les projets dessinés ont souvent plus d'impact sur l'évolution de la pensée que certaines réalisations concrètes. Il faut donc voir et revoir Douze Châteaux en Espagne . On pourra ainsi découvrir ou se rappeler que ce projet polémique témoigne de l'esprit de son époque autant qu'il annonce le nouveau à venir. Il met en perspective les enjeux politiques qui exposent les trésors de la découverte aux dangers de la piraterie et du détournement, de même qu'il réécrit à sa manière les scénarios du progrès: « Les châteaux recèlent des forces mal contenues du rêve moderne. On y trouve des héros à la légende tenace, comme Don Quichotte et quelques conquistadors moins «sympathiques». Mais on y trouve aussi des individus anonymes, seuls face à leur destin et incapables d'agir individuellement, sinon en donnant leur voix à la collectivité».

Encore là, Dallegret a voulu donner à son projet une dimension à la fois poétique et éthique qui rejoint sa problématique du temps. Les douze châteaux devaient situer l'Espagne d'hier, conquérante des Amériques, celle d'aujourd'hui, encore éprouvée par la guerre civile, et celle de demain, ouverte sur un avenir incertain, dans le débat sur la question européenne. Rêve d'unification, rêve de conciliation ... rêve d'Espagne!

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Après Séville, Dallegret élabore une série de projets d'intervention en milieu urbain qu'il présente à des concours ou qu'il propose à des organismes tant publics que privés. Il imagine pour la ville de Paris une série de structures/sculptures qui marquent le parcours menant de la Défense au Panthéon (Pergolas, Le pont du Pont ST-Louis, Passage, Arche de la Défense/ le Panthéon). Pour la ville de New York, il conçoit des bornes lumineuses interactives (Long look at Fifth Avenue, concours The Municipal Art Society, High-Light in Motion, Times Square). À Barcelone, Montréal et Toronto, ses projets d'installation visent autant des espaces intérieurs que des espaces extérieurs (Huit lumières, Fondation Mies van der Rohe, Barcelone, High Lines, Trillium Terminal 3, aéroport Pearson, Architectons, Diffusion-Diffraction- Fragmentation, concours pour l'aménagement du grand hall du Pavillon Président-Kennedy, UQAM).

Plusieurs autres projets sont actuellement en voie d'élaboration: Porte/lumière, une installation qui s'étend le long de la promenade balisée du Vieux Port, Montréal; Drap'O-Lumière, Place des Invalides, Paris;Light-Flag, Trafalgar Square, London, Drap'O-Lumière/Light Flag, Musée d'art contemporain, Montréal.

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Inventeur de « machines» ou concepteur d'«objets de ville», François Dallegret n'appartient à aucun mouvement, ne favorise aucun style en particulier et ne revendique aucune étiquette. Sa démarche, prospective et critique, est celle d'un libre penseur qui dénonce volontiers les entraves doctrinaires ou dogmatiques qu'imposent en ces domaines certaines écoles de pensée, aujourd'hui dominantes. Il en va ainsi du post-modernisme dont il prétend qu'il affecte autant l'architecture que l'art public d'une nostalgie ostentatoire.

Dallegret n'a pas le regret obsédant du vestige ou de la relique. Il préfère contribuer à façonner au présent le monde de demain, plutôt qu'encourager la fouille archéologique des adeptes de la pioche minutieuse. C'est pourquoi il adopte un mode radical d'insertion pour ses «objets de ville». Un mode simple mais provocant qui transcende le paysage urbain, le «porte» ailleurs. Là où les manoeuvres esthétiques ne peuvent masquer les différences; là où la tension s'impose et le geste impose. Étrangers au lieu, ces objets n'en font pas moins partie, ils le mettent en scène, le montrent du doigt. Comme le visiteur dont ils ont mission d'accueillir la venue, ils peuvent être aussi bien l'intrus que l'invité. Et dans l'un ou l'autre de ces rôles, ils ne sont, ni plus ni moins, que ce qu'ils doivent être, c'est-à-dire le signe d'un passage vers autre chose et la preuve évidente de l'action humaine. N'est-ce pas ce qu'on attend d'une oeuvre?

Montrer la vie, accueillir la vie et produire de la vie par des installations toujours impromptues, souvent changeantes, parfois irrévérencieuses, voilà en effet ce qui caractérise l'oeuvre de François Dallegret. Une oeuvre d'une grande vitalité où il n'y a ni fantômes, ni traces émouvantes d'apparitions résurrectionnelles. Ici, rien n'est figé, fossilisé, suspendu ou faussement détruit. La ville montrée, la ville transformée n'est pas une nature morte, encore moins un capriccio qui en célèbre les ruines oubliées. Elle n'est pas d'avantage un musée à l'échelle du territoire. Son souffle n'est pas retenu, il expire avec force. Dallegret la souhaite ainsi, car il y habite.

* * *


Réminiscences fluorescentes

Cette nouvelle installation invite à une expérience intime, plutôt qu'à un grand rassemblement festif. Comme toujours, la scénographie prend appui sur un vocabulaire épuré qui renonce à toutes formes d'ornementation. Pour Dallegret, l'impression ne doit pas être le fait de quelques distractions, mais le résultat d'un état de conscience que stimulent des éléments simples et significatifs.

Des colonnes à vérin et des tubes fluorescents définissent ici un espace référentiel où s'exprime, sous les modes narratif et symbolique, le caractère équivoque des états de liberté et de captivité. Dallegret sait que la prison, en tant que vestige historique, est associée au «Pavillon Charles-Baillairgé» du Musée. Mais il refuse la voie de la commémoration, d'autant que ce qu'il entend montrer ne renvoie à aucune temporalité spécifique. Intimement liées par leur différence même, la liberté et la captivité font partie de toutes les existences, celles d'hier, celles d'aujourd'hui et, sans doute, celles de demain. Elles sont la preuve que le destin est inexorable, mais que le sens de la vie n'en est pas moins jamais fixé.

La salle 1 du Musée est donc transformée en un lieu de représentations où les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Par exemple, ces colonnes à vérin qui forment une barrière qu'on peut aisément franchir, mais qu'on n'ose pas franchir. Suggèrent-elles la porte d'une prison? Il faut admettre que non. Selon Dallegret, elles signalent une tension entre le ciel et la terre, entre l'instant présent vécu ici, au sol, et un temps indéfini vécu ailleurs, quelque part au-dessus de nos têtes. Ce sont les tubes-néon qui jouent ici le rôle de porte. Ils tirent leur énergie de cet ailleurs pour illuminer un mur bleu qui représente le «dehors-futur». Restent dans l'ombre deux murs gris et un mur rouge formant un enclos, le «dedans-passé-présent».

Réminiscences fluorescentes, est une autre façon de «signaler» le passage vers un temps réversible. De marquer un moment d'arrêt entre le passé et le futur d'une chose accomplie dont on se souvient en une fraction de seconde dans un temps qui appartient déjà à l'avenir. Et c'est précisément ce que veulent signifier les 9 colonnes à vérin, les 9 tubes-néon et les 9 panneaux disposés à l'entrée de la salle où sont exposés des projets réalisés ou en chantier. Le chiffre «9» indique la fin d'un siècle et anticipe le début d'un autre, mais il peut aussi indiquer un retour à zéro, la fin d'une utopie. Le futur n'est-il pas toujours la première victime d'un présent incapable d'empêcher le recommencement?

On s'arrête ici dans un lieu de solitude et de silence où rien ne semble avoir de l'importance, mais où tout se transforme, même l'âme. Cet espace est immatériel. Ce n'est ni celui du dedans, ni celui du dehors. Il est indistinctement le dedans du dehors, et le dehors du dedans. C'est l'espace des dérives silencieuses et des hallucinations qui se prolongent dans le rêve, s'éloignent et se rapprochent, tournent sur elles-mêmes dans une spirale infinie. Là se trouve la réminiscence. Un rappel au présent de la situation d'avant où domine l'espoir du futur. Là se trouve la fluorescence. Une onde de liberté qui se fixe dans la mémoire comme quelque chose d'intime mais d'inaccessible. Tout cela évoque un ailleurs qui échappe au déterminisme du temps.

Épilogue

Je me souviens de cette journée du printemps où un soleil laiteux, presque éteint, parvenait quand même à réchauffer l'air encore un peu frileux. Dans cette lumière timide qui n'offrait aucun contraste, les objets comme les gens perdaient un peu de leur réalité. C'était un mardi d'avril 1997. Je marchais en compagnie de Dallegret vers un petit restaurant de la rue Saint-Denis à Montréal. Pour être plus précis, je courais derrière Dallegret, car cet homme ne marche pas. Il glisse et s'élance, de sorte que sa tête précède toujours ses pieds d'au moins une longueur. Imaginez un missile prêt à décoller, mieux, un skieur faisant le saut de l'ange. Quelle est sa destination? Où aboutira-t-il? Sûrement là où on l'y attend le moins. C'est une habitude. Vous le croyez à un endroit, et il est ailleurs. Vous le cherchez dans la foule, et il est juste derrière vous. Pourtant, il vous devance à chaque fois. Mais cela est une autre histoire. Revenons à cette promenade où il m'exposât pour la première fois son projet de «plaque» .

- Dans le Vème arrondissement à Paris, il y a des plaques pour tout le monde. Pourtant, au 11 rue Larrey, il en manque une. Marcel Duchamp qui y a occupé un atelier durant 20 ans, de1926 à1946, n'a pas sa plaque.

- Je l'ignorais. Je crois n'avoir jamais mis les pieds dans le Vème arrondissement. C'est de quel côté déjà?

- Rive gauche, au centre de Paris, près de la colline Sainte-Geneviève. Le Panthéon se trouve juste derrière. Ça te dit quelque chose?

- Pour ce qui est du Panthéon, ça peut toujours aller.

- Je t'enverrai une carte de Paris. J'allais dire que l'idée de sauver au 11 rue Larrey la mémoire de Duchamp gagne plusieurs adhérents parmi les artistes français. Certains d'entre-eux ont même décidé de former un groupe d'action afin d'organiser un concours international. Ils en ont déjà trouvé le titre: Une plaque à porte pour Marcel qui n'en a pas.

- Tu vas y participer?

- J'ai déjà reçu une invitation que je vais accepter. Concevoir une plaque-à-porte, c'est amusant. Non? On doit bien ça à Duchamp!


Malgré tous les projets qu'il avait déjà en route, dont certaines réalisations imminentes, sa décision ne m'étonnât nullement. Vous savez pourquoi? Parce qu'une plaque, ça s'installe près d'une porte. Et que chez Dallegret, nous le savons maintenant, la porte importe. Ce que l'on sait peut-être moins, c'est que chez Duchamp la porte importe tout autant. Voici d'ailleurs ce que disaient Jean van Heeckeren et Jacques-Henri Lévesque en 1933 au sujet de la porte de Marcel: «Dans l'appartement de la rue Larrey construit morceau par morceau par Marcel Duchamp, il y a une porte en bois naturel qui donne, c'est du moins la première impression que nous en avons, dans la chambre à coucher. Quand on ouvre cette porte pour entrer dans la chambre, on ferme l'accès à la salle de bain. Par contre, si on ouvre la porte pour entrer dans la salle de bain on ferme l'atelier»

Cette porte, dont on a la certitude qu'elle s'ouvre quand elle se referme, serait-elle, elle aussi, une porte donnant accès à un «temps réversible»? Ou une simple «machination» imaginée par un esprit facétieux qui cherche ainsi à dérouter le visiteur. Qui peut le dire? Marcel Duchamp a toujours prétendu que la seule façon de s'égarer au 11 rue Larrey est d'y entrer par la sortie ou «vice et vertu». C'est aussi ce que Dallegret nous répète depuis plus de trente ans. On peut voyager à l'instant présent dans le passé et le futur, sans perdre sont temps ni se perdre soi-même. Il suffit de choisir la bonne porte, celle qui s'ouvre sur le «monde à l'envers».

Serges Gagnon
Professeur au département de design de l’UQAM



 

 

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